LES OISEAUX
UN : Vous avez l’air triste.
DEUX : Je suis triste. Si vous saviez pourquoi, vous seriez triste aussi. J’hésite à vous le dire.
UN : Vous m’offensez. Je ne veux pas rester gai une minute de plus, s’il y a quelque chose que j’ignore, et dont je devrais être triste. M’estimez-vous si peu, que vous préfériez pour moi l’ignorance à l’épreuve amère de la vérité ?
DEUX : Du moins ne pleurez pas ! Le moineau de Georges est mort.
UN : Hélas !
DEUX : Il est mort, le moineau de Georges, celui dont il faisait ses délices, qu’il chérissait plus que ses yeux. Car il était doux, ce moineau, comme le miel, et il connaissait son maître aussi bien qu’un petit garçon connaît son papa ; il ne s’éloignait jamais de son épaule, mais, sautillant de-ci de-là, il ne cessait de pépier pour lui seul. Maintenant, le voilà parti par la route ténébreuse, vers le pays d’où personne, dit-on, ne revient.
Ah ! quelles soient maudites, les cruelles ténèbres de la mort, qui dévorent toutes les jolies choses ; car il était bien joli, le moineau qu’elles viennent d’engloutir. Quel malheur, pauvre petit moineau ! Voilà maintenant qu’à cause de toi les yeux de ce pauvre Georges sont continuellement gonflés et tout rouges de larmes.
Un petit temps.
UN : C’est traduit du latin, ça, non ?
DEUX : Oui. C’est un petit poème de Catulle, que j’ai adapté pour Georges. Vous croyez qu’il sera content ?
UN : Ça lui fera sûrement plaisir. Vous avez bien fait de chercher dans les poètes latins. Les modernes ne savent pas parler des moineaux. Ils y mettent toujours des arrière-pensées sexuelles.
DEUX : Pauvres petites bêtes. Il n’y a pas plus pur.
UN : Oh, ça ! hein ?… il paraît que c’est assez porté sur la chose, les moineaux.
DEUX : On dit ça de tout le monde.
UN : Je ne l’ai jamais entendu dire de vous.
DEUX : Je vous assure ! Avec vous, c’est toujours la gaudriole ! On était bien parti, pour une fois. C’était joli, ce qu’on disait. C’était poétique. Ça vous ennuie tellement, de parler des petits oiseaux ?
UN : Vous vexez pas, mon vieux. Puisque ça vous fait plaisir, soyons tristes. On va parler des petits oiseaux, hein ? Posez-moi des questions sur les petits oiseaux, vous verrez comme ça sera joli, ce que je vous répondrai.
DEUX : Ça vous est égal, à vous, la mort du moineau de Georges. Moi, j’en ai les yeux humides.
UN : Non, vous vous trompez, je suis sensible.
DEUX : Allons ! Quelle place les oiseaux occupent-ils, dans votre vie ?
UN : Attendez. Quelle place les oiseaux occupent-ils dans ma vie. Eh bien… La leur, à peu près.
DEUX : C’est-à-dire ? Une place importante ?
UN : Non. Je crois que je me passerais des oiseaux.
DEUX : On dit ça. Mais s’il n’y avait plus d’oiseaux, tout à coup, je suis sûr que ça vous ferait quelque chose. Un grand vide.
UN : Un vide, peut-être. Mais pas grand. Comment la disparition d’un petit oiseau pourrait-elle laisser un grand vide ? Ce serait un vide à la taille d’un oiseau.
UN : Mais ce vide, par quoi le combler ? Qu’est-ce qui pourrait remplacer un oiseau disparu ? Qu’est-ce qui pourra jamais remplacer le moineau de Georges, par exemple ?
DEUX : Je ne sais pas. Les larmes de Georges, peut-être. Il aimait tant son moineau.
UN : Les larmes ne remplacent rien. Ah… il y a des moments où j’aimerais avoir autour de moi tous les oiseaux que j’ai connus.
DEUX : Je suis sûr qu’ils ne s’entendraient pas.
UN : Vous, vous avez connu trop de choses.
DEUX : Non, pas trop. Juste ce qu’il fallait pour les distinguer bien.
UN : Pauvre Georges. Avoir un oiseau, quelle illusion ! J’en avais un autrefois : il s’est envolé. Celui de Georges est mort. Les oiseaux, ce n’est pas le verbe avoir qu’il faut leur appliquer, c’est le verbe être. Je voudrais être un oiseau.
DEUX : On peut souhaiter d’être un oiseau. Les oiseaux nous prouvent que c’est facile. Ce qui est difficile, c’est de devenir un oiseau.
UN : Tout de même. On imagine. Si vous aviez des ailes sur le dos, vous, qu’est-ce que vous feriez ?
DEUX : Je me les ferais couper. J’aime passer pour quelqu’un de normal.
UN : Moi, si j’étais un épervier, je crois que je serais plus heureux.
DEUX : Je vous connais. Tout le monde vous prendrait pour un aigle, et vous vivriez dans la peur qu’on ne découvre enfin votre vraie nature d’épervier. Et même, secrètement, vous auriez la conviction absurde mais toujours présente de n’être au fond qu’une buse.
UN : Non. Je suis sûr que je me souviendrais de mon œuf.
DEUX : Les éperviers n’ont pas de mémoire.
UN : Qu’en savez-vous ?
DEUX : Ça ne leur servirait à rien : le ciel est trop grand.
UN : Vous ne vous êtes jamais arraché les cheveux, à l’idée qu’un œuf, chose qui semble tellement simple, restera toujours pour vous un projet irréalisable ?
DEUX : Les cheveux, non, je ne me les suis pas arrachés. Voyez-vous, le projet de faire une cocotte en papier me séduit parfois. Le projet de faire un œuf, même en papier, ne m’est jamais venu.
UN : C’est dur, un œuf.
DEUX : Et si simple, pourtant ! Si simple qu’il semble absurde de vouloir faire un œuf : si simple qu’on dirait qu’il suffit d’y penser.
UN : Oh, vous, quand vous dites pas des gaudrioles, faut tout de suite que vous découvriez l’Amérique.